« L’Ashram au pays de l’Homme »

Première Partie : La Terre de l’Homme

Installation en Dordogne

A notre premier contact, en septembre 1969, j’ai découvert, ta puissante Energie, Terre de Dordogne,  je l’ai ressentie capable de me porter, loin, dans le nouvel apprentissage de ma vie. Double coup de foudre de cette année-là, je suis tombée amoureuse de toi, dans le même temps où je me suis éprise de  l’homme natif d’ici. En ce mois de  juin 1987, je m’installe chez lui, chez  toi. Immédiatement, s’impose à moi l’idée de parcourir les nouveaux entrelacs de mon chemin à travers ton pays, le pays de l’homme, comme je fais route sur mes  labyrinthes de papier. Sous l’impulsion de mes doigts, de mon cœur, la  mine d’un crayon de couleur-soleil  guidera mon parcours, caressera ses méandres, déposera son pigment jaune sur leurs tracés noirs !

Je n’en suis pas consciente mais, aux premiers mois de mon arrivée, en quelques sauts de mine, une descente très rapide,  un lacis amorcé par un imperceptible virage à gauche, me dirigent vers un centre inexploré, m’inclinent vers la féminité, la douceur, l’ouverture, le réveil de mon être profond. C’est comme si  le début du poème de Jean Pierre Siméon chantait en moi : « Réveille-toi ! L’heure est arrivée de marcher, d’ouvrir les portes, de soulever les pierres, de fouiller dans les tiroirs de l’ombre, de creuser des puits dans la Lumière jusqu’à atteindre le tracé noir de ta prochaine dérive ».
Pendant six mois,  je plane sur un petit nuage, chère Dame Nature périgourdine ! Toi, si verdoyante, si arborée, si quiète, tu  me donnes Paix et Joie, tu me remplis d’Espérance !

L’emménagement de notre demeure est fini. Tout semble avoir trouvé sa place.
Hélas, Maître mental  n’est point d’accord. La trêve, pour lui, est achevée. De manière lourde, déstabilisante, il refait son come-back, ce mois de janvier 1988. D’emblée, il renoue avec sa déplorable  habitude de se rebeller en moi. Mon  bien-être s’étiole.
Pourtant, je ne peux, ni ne veux, me laisser embarquer dans son vieux jeu, courir de méandre en méandre, m’approcher du Centre, me heurter au mur, sur un nouvel entrelacs m’éloigner de la Lumière tête tournée vers Elle, à contre-courant de mes membres inférieurs, reprendre la route, marcher en aveugle, butter sur le premier dos d’âne, retourner ma tête, reprendre l’axe de mes pieds qui avancent toujours, et simultanément, assurer la fermeture de toutes mes ouvertures, dilater mon plexus jusqu’à l’éclater,  par spasmes, en colères bruyantes, et retrouver refuge dans l’inconscience.
NON !!!
Je tends mes bras vers là-haut, geste de ma mine à Ciel ouvert, pour happer la règle du jeu offerte par la nouvelle Energie ?
« Ici,  ma Belle, le trait noir est ta route, tu vas suivre la route de tes ombres, un filet  blanc la borde pour éclairer ta direction, pour  fixer, aussi, ton mur, et tu t’y heurteras bien souvent avant que d’atteindre la Lumière, mais n’aies crainte !  »
Tant bien que mal, je reprends le chemin pour que recommence ma danse sur le fil noir.
Combien de fois mine se casse contre mur blanc. Ecrasement psychologique !
Combien de fois mur de papier se meut en mur de béton ? Douleur !
Combien de cris ai- je éructé vers le Ciel ?  Illusion, déception !
Doucement, à l’abandon, combien de « Qui m’aidera ? » ai-je chuchoté ?

Le calme revient.
Le calme s’en va.
Peu de choses le meuvent.
Il suffit d’un seul regard sur le dessin du chemin, le dessein de ma Vie, pour que, à nouveau, je m’inquiète.
« Pourquoi Lumière que j’entraperçois, te proposes-tu à ma vue si je ne puis t’atteindre? Pourquoi  Paix qui s’annonce, te détournes-tu de moi ? ».
A qui je parle ?
A quelles vieilles références d’enfance ?
A quelque Ciel que je ne sais  définir ?
Une Force Muette a insufflé, a mis en moi, sans mot, sa réponse :
« Pour que tu gardes confiance, pour que tu continues le chemin, sans relâche, je t’offre des messages d’espoir d’une rencontre future ».
L’Espérance, peu à peu, nidifie au fond de moi, même quand le lot  quotidien est alternance usante de pluie-désespoir et de soleil-confiance.

Sons dissonants que je joue sur ma harpe,  je rêve encore d’euphonie.
Ô Dordogne, parviendrais-je  sur ta Terre à jouer ma mélopée ?

Rencontre avec l’ésotérisme !

Voici venir un superbe virage en épingle à cheveux.
Vais-je savoir le négocier sans me perdre encore une fois ?

J’entre dans la librairie « Mandragore ». Je pénètre en ce lieu au nom étrange, au nom qui chante en moi, ce jour de printemps 1988, où tout  bascule !
« Enfin une librairie comme je souhaitais ! », dis-je en souriant à l’homme qui m’accueille.
Ravi d’entendre mon enthousiasme, le libraire joue les guides, m’invite à faire le tour de sa chère Mandragore,  à parcourir ses rayons, et passe, comme incidemment, devant un rayonnage d’angle, fort petit, quasi caché, en lançant un  « là vous avez le rayon ésotérique ! ».

Tilt ! Tilt ! Tilt ! « Esotérique ? ».
J’entends ce mot pour la première fois.
Curiosité de Maître mental, mais chut !
Nous avons fini la visite. Le libraire m’abandonne à ma libre exploration de sa boutique.
« Esotérique ! »
Le mot sonne comme un mot interdit, tambourine  en mon cœur, bat dans ma tête, véritable  aimant il m’attire vers le recoin mystérieux. J’ai  l’impression d’outrepasser mes droits en allant vers lui, je biaise en commençant ma recherche dans l’autre bout du magasin. Errance vaine qui s’achève, très vite,  devant lui.
J’explore du regard ses étagères.
Je capte un titre.
Mes yeux le lisent : « Tu es cela ».
Cerveau  déclenche le geste de mon bras, fait ouvrir ma main, fait refermer mes cinq doigts sur l’ouvrage. Je le feuillette. Je relie le titre : « Tu es Cela – A la recherche du soi ».  J’enregistre le nom de l’auteur : Arnaud Desjardins. J’achète.

A la maison, j’entre dans son premier chapitre.
« … sentez que la Conscience en vous n’a pas de limites, … Elle est immobile…. Elle est immuable. Elle échappe complètement aux causes et aux effets du film et du scénario. »…

J’y entre lentement, je suis toute aux aguets.

« L’expérience a montré qu’entre le sommeil de l’identification complète et la plénitude de la Conscience absolue, il y a des moments de conscience, des aperçus qui sont voilés comme un soleil de demi-saison …  les nuages sont les images le plus souvent utilisées pour pointer dans la direction d’une compréhension nouvelle de nos limitations et de nos formes changeantes de conscience. »
Je lis en veillant à ma conscience.
La dévoreuse de romans s’efface.
Je deviens lectrice sur le chemin de mon initiation.
Dès les premières pages du premier chapitre, je décide d’appliquer. Je m’invite  à intégrer, ligne à ligne, les propos de ce livre. Je suis poussée  -par quelle force ?-  à vivre chaque proposition offerte par Arnaud Desjardins, à l’appliquer dans mon quotidien.
Ma lecture se déroule en ondes émotionnelles.
C’est folie !

« Prenez conscience de votre « je suis » limité, de vos nom, prénom et qualité et sentez : fondamentalement, c’est ça ma prison … L’important n’est pas mes angoisses …  L’important est uniquement cet éveil qui va me libérer de moi. Sentez la prison fondamentale, qui est simplement « moi », « ego »- le reste est secondaire … ».
Jusqu’à cette arrivée en Périgord, j’ai traversé la vie sans conscience.
Mon corps ne vivait que par les chocs qu’il subissait, par les caresses qu’il recevait, et ses seules parties vivantes, parlantes,  étaient la tête, bien sûr le cœur et le plexus solaire frémissaient, palpitaient, tremblaient, mais en premier chef, il était vraiment ma tête.  Ce corps portait, voire supportait, mes qualités de courage, de sérieux, d’application et de  besogneuse. Mais il était corps sans forme reconnue valable par moi. Il devait se contenter d’être un corps corvéable à merci, à resserrer dans des gaines, dans des jupes à taille fine,  à valoriser par des soutiens gorges, à hausser par tes talons trop hauts, à amincir par des régimes plus ou moins draconiens, régimes  largement indifférents aux souffrances qu’il généraient dans mes cellules, mais régimes qui recréaient  un corps adapté à la reconnaissance des autres. Et dans ce corps, le visage était  maquillé, au grand dam de mes glandes sudoripares hyper dynamiques ! Elles se vengeaient, et, sur ce visage que d’aucuns disent « miroir de l’âme », elles rejetaient en trainées rosâtres, noirâtres ou bleuâtres, selon leur couleur, les crèmes et les rimmels dont je l’affublais …

Et là, subitement, par ma nouvelle écoute consciente, des ondes de joie, joie de saisir cela, joie de me comprendre, me traversent ! Je poursuis ma lecture attentionnée, et les ondes de me « mieux vivre » se multiplient.
Puis, soudainement, Arnaud Desjardins parle d’ashram, de guru, de lying.
Comment ? Où ? Qui ? Je ne trouverais jamais cela !
Je perds pied. Je me laisse agrippée  par toutes les lourdeurs de vie qui passent. Les ondes se transforment, deviennent ondes de colère, ondes d’impuissance, ondes  de désespérance, ondes de peur.
Je me noie dans la  peur immense de ne pouvoir jamais parvenir à Me rencontrer.
Mine dérive sur les eaux, devient mine flottante, je le sens.
Pourtant, un fil me relie encore à l’espérance. Une vérité qui parle en moi :  » La Lumière sait ton état mais ne peut rien faire. Simplement, Elle t’attend. Elle attend que tu te décides à revenir vers Elle. »
Je repousse mes peurs, je continue la lecture de « Tu es Cela » :
« Si ces paroles ont un écho pour vous, vous aurez naturellement envie de vous éveiller, de découvrir la Conscience, et vous mesurerez la force de votre inertie, de votre lourdeur, de votre torpeur … Allez-vous tout de suite vous décourager ? Ou est-ce que vous ne pouvez pas vous décourager, tant vous aspirez à cette réalisation ? Mais vous n’y aspirerez que si une voix en vous affirme «  c’est possible, oui, je le sens, c’est possible pour moi … ».
Des mots pour m’apaiser, pour relancer ma confiance, s’écrivent sur les pages que je lis, déjouent mon envie d’abandonner le chantier. Sans trop en avoir conscience, je recouvre la Confiance. Et le jour lumineux vient.

C’est un jour d’un tel éclat que j’ai cru être arrivée, que j’ai cru avoir atteint la Paix.
Un ressenti de plénitude m’a habité car, depuis Là-haut, d’au-delà de la voute du Ciel, un grand Silence, plus audible que n’importe quel mot, est venu m’atteindre à cœur, me pénétrer de la  conviction profonde : « Dieu existe ! ».
Ma mine est devenue mine d’argent !
Dieu existe ! La conscience immuable, immobile existe !
J’entre dans la Paix.
J’ai accompli ma mission.
OUI !  Assurément OUI ! Petit ego est convaincu que tout est à portée de sa main.
La jupitérienne, que je suis, s’emballe dans la joie !

L’exaltation dure …
Jusqu’au nouveau coup de vent, jusqu’à la nouvelle …
Non reconnaissance de l’autre.

Et, la jupitérienne s’affaisse.

Je le sens, le dédale, soudain, m’emporte loin, très loin de La Lumière.
Mine de rien, je tourne la tête vers l’arrière, je La cherche, mais je ne La vois plus.
Seule ma mémoire d’Elle me porte à présent. Au plus loin du centre du labyrinthe, je commence à paniquer. Je crains d’avoir perdu complètement ma route, et dans le même instant, je suis sûre qu’il n’en est rien.
Monte en moi l’envie puissante de poser mon sac à terre, de m’affaler sur ce sol, dans cette pénombre.
Mine de plomb ! Je pèse une tonne !
C’est décidé, je n’irais pas plus loin.
J’invective Dieu, La Lumière. « Qu’avez-vous à venir m’éclairer, si vous ne voulez de moi ? » « Je sais. Vous m’avez déjà répondu !! »
Et je m’égare dans l’embrouillamini de mon mental en colère, je deviens ma propre mine antipersonnel, je me fais sauter de dépit.

La vieille partie vivante de mon corps se réactive. Petit ego piaffe à nouveau, mental a repris les rênes, louvoie, finasse comme jamais il ne le fît …
Mais  il ne peut plus régner en maître absolu,  Conscience est allumée, simplement il réussit, par intervalles,  à la remettre, un peu, en veilleuse.

Dans cette guerre ouverte entre petit ego et Conscience, en ce début des années 1990, petit ego  tient le haut du pavé.

Les évènements se multiplient.  Je ne sais si je pourrais arriver jusqu’à La Lumière. Je reste incertaine même quand ma confiance grandit.