Été 2005, je vis ma troisième chimio …Ce retour en ses souvenirs de douze ans d’âge, un cru Jupitérien ancien, imprimés sur feuille en cette époque aussi proche que lointaine … est lié à la compréhension, plus puissante que jamais, de la lutte intérieure qui fut mienne entre Mars et Vénus, entre mon féminin et mon masculin jusqu’en 2015 …
Aujourd’hui mon regard est tendresse pour Ego. Il a franchi cette barrière si lourde. Je le remercie pour la capacité d’abandon, le lâcher-prise dont il a su user ma vie durant pour qu’Âme puisse enfin se poser en ce corps et servir simplement la cause qu’elle est venue défendre …

Août 2015
Je ne m’habitue pas à vos chocs dévastateurs médicaments salvateurs et le retour des douleurs physiques pour ce 3°match, m’harasse. Le sein, légèrement douloureux, a perdu sa masse tumorale, a retrouvé la forme de son galbe. Je me fous, contrefous de lui. Gingivite et asthénie prennent le pas sur la seule partie a priori malade de ce corps. Les hyper pleuvent sur moi : hyper excitation, hyper stress dans la poitrine, hyper salivation, hyper fatigue avec besoin de repos sans trouver de sommeil réparateur, hyper difficulté à lire, à tenir une conversation plus de trente minutes. Je me demande où mon corps puise encore sa force, s’il en restera au bout des 8 chimio.

La 5° journée est torride : estomac tuméfié, bouche à muguet nauséeux, hyper salivation qui s’ajoute à la panoplie. Trop secouée par ces maux, la seule position adaptée est horizontale. J’abandonne, je suis vidée de mon énergie, jamais je n’avais vécu cela !!!
O mémoire erronée ! Mémoire aléatoire ! Tu as déjà occulté nos douleurs, nos luttes récentes et si je n’avais pris note au quotidien des effets vécus des deux autres chimio, si je ne les relisais pour les remémorer, si mes témoins oculaires : époux et fils,  ne veillaient sur moi, ne me rappelaient mes ressentis d’alors, si mes témoins non visibles n’étaient à mon écoute, si les pensées de soutien n’existaient de la famille, des amis, où m’entraînerais-tu ?
Mémoire fantôme de mes jours noirs où la paralysie touche mon corps et mon esprit au plus fort de l’effroi rappelle-toi Petit Ego panique, mouche dans son bocal qui ne voit pas en haut l’absence de bouchon, la sortie libre, la reliance possible.
Quand la folie arrive, il replonge dans la souffrance, crée le délire refus, s’enlise et touche le fonds : help ! Help ! Help ! Au plus authentique de ces help, comme s’il parvenait à nouveau, dans le même état physique pourtant, à « marcher sur les eaux » de la souffrance, la force renaît, il redevient observateur. C’est le retour à sa conscience : je suis en chimio, je prends l’instant qui vient, j’accepte douleur, fatigue, non action, attente, je suis Septante, mes 7 sens en œuvre.

Remember ! Always remember ! Please !

La 10° journée est compréhension. Mon corps non écouté, trop d’obéissance aux autres, trop de quête de leur reconnaissance, s’est rebiffé dans le cancer et là, dans ces chimio, les parties de moi réduites au silence avant l’heure de leur mort naturelle geignent de n’avoir point vécu. Ce matin au lever, devant la glace, main cachant mon sein droit, je regarde ma dé-création de ce corps de femme et dis adieu aux cellules malades, à moi incapable de me battre sans m’auto mutiler. L’heure de reconstruire en une matière éthérique, non cristallisée dans ce corps physique, un autre équilibre où être et paraître seront en cohérence, est arrivée. Je ne fais plus seule ce chemin, j’accepte l’aide de l’autre puisque je sais la recevoir depuis que j’ai quitté l’idée de mérite.

La 15° journée devient perte maximale d’énergie, grande déprime, je meurs de moi ! Le décapage chimique trop puissant a tué mon moral, la moindre contrariété trouve dans mon corps brisé un terrain de prédilection.
En fin de match s’ajoutent
– saignements de bouche, de nez et,
– synchronicité bienveillante,
– les chocs psychologiques d’une fin d’août qui me désarçonne plus encore …. car voici que se révèlent …

Les bleus de l’âme héréditaires

Quel membre de ma grande famille paternelle me donne des détails sur le cancer de ma grand’mère paternelle : sein droit gangrené, ablation, rayons ?
A l’époque, pseudo protection familiale ou mal écoute de moi enceinte du fiston et éloignée géographiquement de la maison d’elle, du royaume de mes vacances, je n’avais retenu que le mot cancer.  Il n’avait pas le poids d’aujourd’hui.
Ce jour je reste abasourdie : 
Carcinome résulterait d’une anomalie génétique ! 
Les mots se bloquent dans ma gorge.
Comment expectorer mon émotion ?
Peindre !

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Mort où est ta victoire ? 29 août 2005

Le tableau qui naît sous mon pinceau enveloppe dans un cadre d’or, sur fond de ciel d’azur, la femme à ombrelle, robe blanche 1900, douce et forte, traversant un champ de coquelicots. Elle tourne à gauche vers mon passé.
C’est ma grand-mère paternelle de qui j’ai cru hériter mes outils d’autorité : colères, voix puissante, jambes solides, allure bien campée et legs inattendu ce 29 août. Cerise estivale sur le gâteau, elle m’offre un gêne baroudeur !
En peignant avec amour ta silhouette, femme à ombrelle, je réalise, tendresse, que je t’ai imitée pour ta forte personnalité, ton indépendance financière et, même et surtout, pour ton autorité naturelle.
Les souvenirs remontent !
Faut dire que du haut de mes trois ans, main dans la main de ma mère, j’ai –Carabosse oblige- absorbé la souffrance de ma mère, son impuissance coupable à ne savoir arrêter la lourde main de ton fils, Ô Grand-mère, inculquant à son propre fils, ton petit-fils, mon frère, des préceptes éducatifs.
Quand vers mes onze ans, jour de grosse bêtise, tu m’as évité la correction paternelle, en t’opposant à lui, tu m’as fait découvrir l’autre modèle de femme que je pouvais être et … le regard admiratif de ma mère sur ton pouvoir.
Certitude, ma décision fut prise ce jour-là de recopier ton modèle blindage public de maîtresse femme.
Mon fol féminin ainsi recréé cacherait ses émotions de soumise, d’obéissante craintive si tôt, si profondément incrustées dans mes structures via ma lignée maternelle.
T’aurais-je contrefaite jusqu’à cette ablation d’un même sein ?
No answer !
Soudain je suis colère, tristesse, je viens de reconnaître les voiles d’Androgyne.
Je quitte la peinture pour récupérer des forces. Mais la sieste est difficile, le vide m’aspire, me fait peur. Au réveil, évidence, je dois reprendre la peinture.
C’est le noir qui mène la danse. Il absorbe tout dans la gueule de la mort.
La femme à ombrelle se laisse tomber, joie, délire, ombrelle ouverte en parachute, s’enfonce dans les ténèbres.
Long travail de mort, je suis autant happée par la langue du serpent que la femme se laisse aspirer.
Lorsque le cadre d’or, symbole du bouclier protecteur dans ma vie sociale, est à son tour agrippé par la langue fourchue, je souffre, traîne à le laisser aller, à l’effacer.
Que j’ai peur de le faire mourir !
Que j’ai envie de mourir !
Je ne sais plus qui je suis.
Je ne suis plus.
« Mort où est ta victoire ? ». Cela crie en moi. Ce sera le titre du tableau.

Les coïncidences complices émaillent ma vie quotidienne pour appuyer le ressenti tableau.
Je souffre ces dernières années que les autres me voient forte, admirent mon blindage. 
Jusqu’à peu de temps leurs compliments m’ont conduite à embellir mon travail pour mieux en absorber l’amertume, à me laisser dominer par mon devoir, mes obligations, mon obéissance, mon dévouement.
Aujourd’hui, l’outil de séduction est périmé en mon esprit. Or voici que le Lycée, ouvre ses portes après vacances et m’interroge sur mes démarches congé longue maladie de crainte de n’avoir pas de remplaçant.
Voici que certains s’émerveillent « toi tu as la pêche, tu n’as pas l’air malade ».
Relance et compliment, à mon niveau d’énergie physique le plus bas, m’insupportent, m’inquiètent.
Aurais-je donc assez de force pour reprendre mon activité ?
Mon épuisement physique facilite ma panique. Mon affolement a la même force que ma souffrance pour la mort difficile du cadre d’or.
Me disent-ils de reprendre mon poste ?
A ce compte, je ne veux pas guérir, je ne veux plus reprendre le boulot, je ne veux plus, du tout, servir les autres à m’oublier moi-même.
Je ne dis mot par contre, aux gens chavirés par mon cancer, scandalisés contre lui « quelle misère !
Toi si forte, si puissante, ainsi affaiblie !  C’est injuste ! ».
Comment leur expliquer que mon état de santé présent n’est qu’un cri, que je les implore, de cette manière, de me reconnaître en dehors de ma force, uniquement pour mon Etre ?
Parce que je capitule j’abandonne mon blindage, je voudrais même remercier Carcinome de son aide. Mais peur viscérale aussi ardue à arracher que de la ronce la crainte de retourner à la loi de Dragon Administratif geint encore : « pourvu que je ne guérisse pas trop vite et qu’il ne me faille recommencer le boulot… ! »

Dame blanche a été absorbée par la Mort, cadre d’or a disparu, la porte sur le vide bée ! Tous mes repères de sécurité, toutes mes béquilles viennent de tomber. Je crois que c’est cela la fin du fin du profond mal être mais … je n’ai rien à mettre à la place. Vide, non faire, vous m’impressionnez, m’épouvantez ! Comment vais-je marcher ? Saurais-je vivre ainsi ?

 Je vivrais seule je me laisserais mourir à fond.