– 75 –
adieu aux normes

Le 16 février 2006, je rencontre la chimiothérapeute pour la première fois depuis ma mastectomie et ma radiothérapie.
A ses yeux, ma bonne tolérance cutanée aux X s’ajoute à ma rémission complète tant au niveau mammaire
que ganglionnaire. Que doivent subir les patients qui ont mauvaise
résistance aux rayons vu mon piteux ressenti physique ? L’œuvre de gentil chirurgien, sur les
points sensibles où il a tant tiré ma peau, dont j’ai bien souffert en décembre, a été tiraillée,
brûlée par les rayons, amollie, gênée par biafine, ce fameux placebo ici causeur de dommages.
La voilà en voie de régression mais non guérie.
L’oncologue, très à l’écoute, me conseille d’amollir sa croûte, épaisse craquante, gratteuse,
semblable -souvenir d’enfance- à celles de mes bobos que j’aimais bien faire « sauter » avant
qu’elles ne se décident à quitter mon corps au risque d’aviver l’écorchure. Pour cette cicatrice
j’attends, patience et attention aimante, que croûte et œdème lymphatique s’évacuent
naturellement. Parfois je désespère d’eux et de moi. Pour faciliter leur évolution, la doctoresse
m’invite à utiliser de la vaseline -elle me dépouillera de cette dureté-, à me masser –
j’assouplirai tout autour ma peau asséchée par les rayons- et à donner de l’amour à ma partie
tuméfiée. Sûr qu’il est l’heure d’accepter ce que je viens de laisser vivre à mon corps ces
derniers mois, de dépasser mon passé, et de démarrer la nouvelle vie plus douce, plus femme,
plus amour.
Si ce n’est une discrète perturbation du bilan hépatique, vraisemblablement effet secondaire
de l’irradiation de mon côté droit, mon état l’enthousiasme mais ne met nullement fin à sa
crainte d’un retour du joyeux chahuteur Carcinome. Elle lance deux armées en protection
anticipée : hormonothérapie par Arimidex -un comprimé par jour pendant 5 ans- et chimio
douce d’Herceptine -une injection toute les trois semaines jusqu’au 12 juillet 2006-.
Je renoue avec la salle des perfu et recharge, une heure trente durant, 640 mg de ce soldat
pacifique pour mon corps, tueur sélectif, visant Carcinome et, éventuellement, attaquant
quelques peurs tapies au fond de ma mémoire. Malgré ma CIP toujours indisciplinée,
l’ambiance me paraît plus détendue, sans doute mon ressenti est lié à ma connaissances des
lieux et à celle des effets non agressifs des produits reçus.
A 3h30 je ne dors toujours pas, à 7h je me réveille déjà, rougeurs au visage et masque. Courte
nuit post-perfusion, journée en puissance nerveuse, en érubescence faciale. La nuit suivante
l’injection d’herceptin a fini son effet insomnie, je dors douze heures d’affilée.
Durant mes chimios néo-adjuvantes, paraplatine-taxotère commettait tant de ravages
physiques que l’action d’herceptin en était occultée. Voici que, solitaire, il claironne, dès son
entrée en mon sang, l’heure du réveil de mon mental. Les effets de gîte de moult idées
associées à mes cicatrices psychologiques d’été, automne et hiver 2005-2006 balancent dur.
Je révise ma femme infériorisée, effrayée par l’homme, mon homme dominant femmes et
enfants, fier, malade de son pouvoir, de son devoir de mâle et l’enfant face à cette galère.
« Dieu et tes créations incontrôlées, pas belles, méchantes pourquoi m’as-tu lancée, dans ce
vilain conte de fées ? » crie ma petite fille intérieure abandonnée.
Clarté. Qui sommes nous, sinon ces monades aux mille facettes, tour à tour, observateur
neutre, femme opprimée, homme oppressif, fillette égarée ? Qui sont-ils, ces êtres affolants,
sinon les piliers de construction de nos êtres solaires, les bases de nos déterminismes e
– 76 –
nodosité cosmique, il a violenté mon corps et désossé ma nouure socio-psycho-religioculturelle.

La force créatrice frappe à mon bras, lui demande de faire fi de ses tiraillements encore
loquaces et de peindre. « Normes : feu ! » pénètre la feuille blanche par une série de
masques, en cascade, cinq dans les tons jaunes, du plus ocre au plus clair, puis un violet, un
bleu primaire, un bleu turquoise, émanant d’une source lointaine côté angle supérieur gauche
de la feuille. Derrière ces visages de carton, mes personnages de la Divine Comédie défilent :
les jaunes émotionnels perturbés mais de plus en plus clairs, le violet chercheur d’une
Autorité montée sur piédestal, le bleu, féminin, personnage douceur, obéissance, et le dernier
né, un plus décalé, plus central, bleu turquoise, couleur d’harmonie.
Je descends dans l’espace de ma toile. La ville, l’église, se forment sous les cache-visages,
toutes les normes protectrices suintent par les ouvertures de la chapelle -sur son parvis-, aux
tours d’habitation – par leurs fenêtres, sur leurs toits-. Je savoure autant les couleurs de terre
ocre, rouge, violet, que le feu et le vent du balayage qui descendent de mes masques et me
déchargent de mes poids. Ville morte désertée, sans foi, ni loi, ville-fantôme, leurre de mes
peurs vous glissez vers les profondeurs de la terre !
La terre s’ouvre. Le magma brûlant et les flammes dévorantes remontent et déjà lèchent le
pied de la croix enchaînée à sa souffrance. Ma croix, orgueil judéo-chrétien, épurée mais non
encore dépassée, a inondé toute ma culture de la ville à l’église et a si longtemps pesé sur mes
épaules dans ce parcours de vie. Je m’en délies douceur, force, respiration. J’ai de longues
minutes travaillé, caressé, soufflé sur ces vent et feu purificateurs.
A la ligne médiane du tableau. je n’ai plus rien à ajouter.
Blanc de la feuille vierge. Blanc de l’imprévu, de l’inconnu. Je laisse ce vide. Il exprime
parfaitement ma sensation de départ. Je quitte ma vie lycée, ma vie obligations, les contraintes
de la ville. Je commence l’écoute de moi et de Moi.
Le silence des rayons associé aux chimios plus douces repose la cicatrice. Elle se referme.
Toutefois elle se manifeste souvent, en fin de journée, avec son proche voisin, le bras et
furtivement aggrave mon mal être. Questions : le cours de ma vie aurait-il pu être changé si
l’administration – un autre de mes mâles dominants- avait décidé de me reconnaître en 2004 ?
Aurais-je fréquenté carcinome ? Si j’avais opté pour une voie non allopathique que serait-il
advenu du squatter ? De moi ? Je suis être en expérimentation et la force de mes choix est
indéniable. Je peux tout décider, je peux changer de voie, continuer tel parcours, changer
d’orientation.
Oedème, tiraillements de ma chair vous me perturbez, j’en perds ma confiance dans le
ressenti de mes maux. Choix : me noyer dans le doute ? En sortir ? Je joue la confiance, je
visite le généraliste. A mon entrée dans son cabinet, comme tout le monde actuellement, il
proclame que j’ai l’air bien. Puis il voit ma cicatrice ! La croûte n’est plus là mais la fermeture
reste imparfaite sur 3 à 4 points, et surtout, le compact de ma plaie durcie par les rayons, la
couleur rouge un peu violace, les œdèmes sous le bras, près du sternum le rendent
compatissant. Il me rassérène, me prescrit crème, séances de kiné.
Ouf ! Je n’affabule pas, la cicatrice est véridiquement douloureuse, inconfortable et c’est
apparent. J’ai bien fait de venir, je sors de ma défiance, je m’ouvre à ma patience. Je peux à
nouveau attendre ma cicatrisation.
En fin de mois je cumule fourmi main droite, selles vertes, vide déséquilibrant du sein droit,
tirage des tissus de la cicatrice. Aspirés par ces maux, les effets favorables des massages sont
bien écornés !

– 77 –
Normes Feu ! Phare Lumière !

– 78 –
corps rééquilibre pour phare lumière

J’ai passé ces trois derniers mois, depuis l’opération, avec le pseudo sein en mousse légère qui
était loin d’équivaloir la plastique et le poids de l’original ! Aujourd’hui l’état faiblement
dolent de la cicatrice facilite une autre décision. 1° mars, j’acquiers une vraie prothèse
externe. Non adhérente à ma peau, de poids équivalent à celui du sein gauche, 1850 grammes,
elle m’offre une silhouette de femme complète et une équivalence pondérale sur les deux
épaules.
Rééquilibrage physique et mental. Lâcher de stress, apaisement. Je me re-murmure Confiance.
Ce 4 mars, un rêve entérine cette ouverture. Devant le salon de notre maison, la fillette aux
longs cheveux dépose sur le tablier blanc de la fenêtre le fruit de ses recherches : un 4°
coquillage, une nouvelle conque or, marron clair et blanc.
Là-haut, appuyée sur le rebord de la rambarde blanche qui protège le dôme de verreLumière,
Moi. Je Me penche, agite Ma main, me hèle et me fais « coucou », un signe de
complicité, d’alliance, avec moi qui vaque en bas du phare, lieu plus sombre, granit gris à
l’extérieur mais intérieur éclairé par Ma Lumière d’en haut.
Profonde joie des coquillages, du phare, de ma présence « Moi et moi » en un lien de
guidance : Je suis mon propre phare.
La zone vierge de « Normes : feu ! » a trouvé son occupant.
Je sais que le phare occupera cet espace mais je laisse venir à moi la couleur. Ce choix me
défait du granit sombre du rêve pour un phare lumineux, de pierre blanche, largement visible
de très loin. Du haut de ses trois niveaux, il montre à la pleine mer : la terre, la dangerosité de
son accès, informe vagues et bateaux des zones rocheuses, de la côte découpée, des risques de
bancs de sable où s’échouer … Je crée ciel et mer, vagues qui lèchent les murs de la bâtisse,
océan dans lequel je me fonds goutte d’eau, vague associée à ses autres vagues. Je finis ma
peinture « Normes : feu ! Phare-Lumière » par l’éclairage de Moi. Je peine pour diffuser Ma
Lumière du haut de cet édifice. J’absorbe du masque harmonie. Me méfierais-je de cette
couleur turquoise ? J’alterne puis mêle blanc et or. Impossible de rencontrer mon rêve de cette
Force Eclairante. A trop l’exalter, à trop tourner mon pinceau en haut de la coupole, je
m’apprête à envahir le masque bleu de Marie.
Stop, J’arrête ! Cet arrêt est libératoire de mon abus de vouloir sur la peinture, sur ma
création, mais me laisse dans l’immédiat un goût d’imperfection, de gâchis de l’œuvre. Ce
n’est pas encore mon moment où Tout S’éclaire. L’idée précieuse de cet Allié en moi,
chemine mais n’est pas aboutie.
A méditer sur ma peinture ainsi brutalement achevée je reste étonnée de sa complétude, de sa
richesse, de cette abstraction dépassée, de ce surréalisme présent. Et La force du tableau me
travaille au ventre.
9 mars seconde chimio. Même s’ils ne sont dorénavant que 480 dans mes 5 litres de sang les
millilitres d’Herceptine modifient ma formule sanguine. Conséquence : je cumule nervosité,
réactivité en rougeurs du visage et hyper-dynamisme. Je mène de multiples activités dont de
lourds travaux de jardinage pour vider mes tensions.
KO les jours qui suivent mais, pas de danse en avant -un, deux, trois, …-, je suis contente de
mes créations -peinture, jardin, écriture…- et surtout de ce retour d’énergie dans mon corps si
désarçonné depuis de nombreux mois.
Il n’a pas pour autant fini de montrer ses blessures, ce jour ce sont mes ongles des pieds qui se
manifestent. Après trois mois de bleuissement, sur un choc anodin en période de chimio forte,
l’ongle du gros orteil gauche tombe ce soir et annonce le début de sa reconstruction. Les
ongles des mains restent eux, très cassants, et je les tiens coupés très courts pour éviter leur
– 79 –
effritement. La lymphe sur ma cicatrice toujours présente est un peu lourde mais vivable. Sans
motifs apparents sinon psychologiques nuque et pied gauche sont douloureux. Des parties
fragiles en côtoient d’autres qui revivent joyeusement comme sur mon crâne les quelques 2 ou
3 centimètres de cheveux bien épais qui repoussent, frisés, poivre et sel.
De restructurations cellulaires en remue-méninges, de vieilles normes ressurgissent et bavent
dans mon cerveau. Je vis l’instant, l’instant, je savoure la libération qui vient et puis, pas de
danse en arrière, -un, deux, trois, …-, d’heureuse à contente de mes créations je glisse,
sournoisement, vers la fierté, « l’autre lui ne sait pas, moi si » et j’entre dans le délire de « la
plus », de la vertueuse. Mes douleurs cervicales dénoncent ce « Changer l’autre » toujours
vivant en moi. Je fais sauter des verrous mais par automatisme, je dérape, parfois, souvent
encore, vers un désir de transformer l’autre, l’adapter à moi si effrayée par lui. Maux du dos,
mots de mes dorsales ! Mon mal être colonne chante mon perfectionnisme, mes normes de
méritante, de juge. « Problème de pouvoir ! Abandonnes ce désir fou de refaire Le Monde à
ta perfection -harmonie, paix, douceur, écoute- et alors, seulement alors, tu seras ! » me
souffle sagement Moi du haut de mon phare.
La lymphe parle d’éthérique, de mémoire de la mère, me glisse à l’oreille l’homéopathe, et la
bouffe d’inquiétude compensée par le manger. Reconnaître ces mémoires puis les laisser filer,
me laisser emporter dans la descente jusqu’à ce drame de l’enfance, lourd, triste. Il me
meurtrit encore mais je suis en train de le dépasser. Je me défais de cette petite fille : peur,
solitude, tristesse, qui trouvait ses défenses dans la bouffe, la volonté, l’obéissance totale.
Je déroule à nouveau le grand écheveau.
J’ai accepté l’insulte, longtemps, si longtemps ! Elle m’affolait tant, je ne pouvais qu’obéir
sans mot dire ! O cher Moi que de sacrifice, de surdité, pour compenser mes mal être. J’ai
donné, j’ai sauvé, je me suis oubliée en pensant libérer l’autre de sa douleur morale et moi de
la douleur de corrections corporelles. Depuis combien de mois, dans ma chair, cognent les
chocs thérapeutiques ? Démesure de leur impact, tellement au-delà des chocs physiques
appréhendés et évités par mon obéissance abusive.
Dans la nuit de mes peurs j’avais perdu trace de l’Invisible, altéré le visible en
appauvrissant mes sens sous la loi de principes éducatifs. Je tourne la clef : je déverrouille
tout. J’entends, chant d’oiseaux ; je sens, parfum des roses ; je vois, couleurs Nature ; je
goûte, Beauté de La Création. Re-création, récréation, joie de vivre, d’être, d’aimer.
Je m’ouvre à notre couple, à la relation d’amour sans contrainte, simple et belle. L’amouronde
coule dans nos êtres. Carcinome, en sacrifice, a pris mon sein et a libéré mon corps des
bagarres mentales, des interférences taboues. Je deviens limpide comme l’eau d’un cristal.
Offrande à l’autre, à la Vie, rencontre amoureuse avec Daniel. Lumière en moi, étonnement,
paix, nonobstant la sécheresse vaginale aggravée -reliquats d’effets secondaires chimio-, la
déchirure perturbatrice de la pénétration en dépit de crèmes lubrifiantes.
Je disperse la meute de mes contraintes professionnelles.
Adieu perfectionnisme, « toujours mieux faire », quête permanente de simplification de mes
savoirs pour que l’autre -étudiant, élève- m’imite au mieux ! A diable jugements de leurs
travaux, remises en cause de leur imitation imparfaite. En vous quittant je délivre tous mes
actes : Amour, cuisine, jardinage, ballade. Rien n’interrompt ma tâche, ni l’obsession de
copies, ni celle de cours à préparer, rien n’est contrainte, tout est donner, recevoir ! Je suis
sans question, je suis dans l’acte. J’oublies le temps, je désapprends le mental au profit de
l’action, je vis dans l’unité de tout. Je me sens être !

____________________________________________________________________________________________________________________________

 « tavag » peut offrir ses ressentis et/ou retrouver « mavag » sur :
https://www.facebook.com/AnnieViton


Si  « tavag »  choisit de diffuser ses textes, ses images sur internet,
qu’elle n’oublie pas d’en indiquer la source
ce sera sa façon de remercier « mavag » pour ses 
embruns qu’elle laisse aller à portée du vent.

Share This